Marine Le Pen : invitée au bal de l'extrême droite à Vienne
Libération - 30/01/2012 - Valse brune à Vienne - Par Blaise GAUQUELIN
La candidate du FN était l'invitée d'honneur, vendredi, d'un bal organisé dans la capitale autrichienne par des ligues étudiantes, vivier de néonazis.
C'est ce qui s'appelle réussir son coup. En décrochant vendredi comme invitée d'honneur la candidate du FN, bien placée dans l'élection présidentielle française, l'extrême droite autrichienne était certaine de créer le scandale.
Le jour anniversaire de la commémoration de la Shoah, dans ce palais de la Hofburg à Vienne, là même où Adolf Hitler prononça l'annexion de l'Autriche à l'Allemagne en 1938, Marine Le Pen a dansé au WKR-Ball, le bal des corporations estudiantines - appelées Burschenschaften en allemand -, qui sont toujours le vivier des hauts cadres du parti d'extrême droite autrichien FPÖ. Or, on peut valser sur tout, mais pas avec tout le monde.
Duels au sabre. Selon la fondation DÖW, financée par l'Etat autrichien pour surveiller la mouvance extrémiste en Autriche, les organisateurs du bal - évidemment interdit aux journalistes - ne sont pas fréquentables. Il s'agit clairement de néonazis, d'antisémites et de racistes, qui se livrent à des duels au sabre dans des caves des beaux quartiers et se reconnaissent entre eux à la balafre qu'ils se doivent d'exhiber sur une joue. Ces Burschenschaften, qui rassemblent 4 000 nostalgiques dans une soixantaine de corporations pangermanistes, sont toujours interdites aux juifs et aux femmes.
Par le passé, des figures de proue du négationnisme, comme John Gudenus, condamné en 2006, ont été ostensiblement applaudies au WKR-Ball. Irmfried Eberl, commandant du camp d'extermination nazi de Treblinka (Pologne), demeurait en 2009 membre posthume de Germania, une corporation d'Innsbruck. Et Rudolf Hess, l'une des personnalités majeures du IIIe Reich, a même été proposé en 1987 par la fédération des Burschenschaften pour le prix Nobel de la paix !
Du coup, des milliers de manifestants étaient massés, comme chaque année, aux portes du palais, dénonçant la parade provocante des «fachos en costume trois pièces». Des hélicoptères patrouillaient bruyamment, des cordons impressionnants de policiers étaient déployés tout autour du bâtiment pour protéger les 3 000 convives.
Mue. La visite programmée à la dernière minute de Marine Le Pen avait été classée à haut risque par le gouvernement. Avant de se glisser dans sa robe de soirée, la candidate en campagne, flanquée de seconds couteaux de la galaxie nationaliste européenne, a rencontré des élus du FPÖ. Elle a dîné avec Heinz-Christian Strache, l'actuel chef du parti, qui depuis 2005 opère une mue idéologique radicale et s'isole des mouvements populistes scandinaves ou suisse en assumant de nouveau l'héritage nazi du FPÖ. Mais elle a surtout rendu une visite de courtoisie sans doute très observée par les durs du FN, inquiets de sa stratégie d'ouverture, à un certain Martin Graf.
Inconnu en France, cet élu autrichien est la personnalité d'extrême droite qui occupe actuellement les plus hautes fonctions au cœur d'un Etat européen. Depuis 2008, il est le troisième vice-président du Parlement autrichien. Un poste honorifique qui lui permet de représenter son pays à l'étranger.
En 1997, dans l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, cet idéologue garant d'un FPÖ «canal historique», membre de la Burschenschaft la plus puissante et la plus décriée, Olympia, et dont d'anciens collaborateurs étaient en 2009 encore des néonazis notoires, estimait que «les frontières actuelles ont été établies de manière arbitraire» et que «le peuple allemand» devait pouvoir «s'épanouir librement en Europe». Tout un programme... potentiellement applicable en Autriche dès 2013, puisque le FPÖ, crédité de 28% des intentions de vote aux prochaines législatives, fait désormais jeu égal avec les sociaux-démocrates.
Le Point.fr - 02/02/2012 - Marine Le Pen s'est piégée toute seule - Par Hervé GATTEGNO
| Marine Le Pen a tenté de justifier, mercredi, sa présence à un bal un peu particulier à Vienne. Photo : Silvère Gérard / Maxppp |
La polémique continue au sujet de la participation de Marine Le Pen, la semaine dernière en Autriche, à un bal donné par des mouvements d'extrême droite. Elle s'est défendue, hier, en dénonçant "tous les totalitarismes". Votre parti pris : Marine Le Pen s'est piégée toute seule.
Marine Le Pen est allée à Vienne pour danser, mais on peut dire qu'elle a fait un faux pas. Voilà trois ans qu'elle s'efforce de gommer les aspects les plus discutables du FN - en écartant les plus radicaux, en imposant son style et son discours plus modernes et en évitant les "dérapages" dont son père était coutumier. Jusqu'ici, ça a remarquablement fonctionné. Si les sondages la créditent de scores très supérieurs à ceux de son père, c'est la preuve que le FN est (était ?) en voie de normalisation. Avec sa mauvaise valse viennoise, Marine Le Pen abîme la façade qu'elle avait si habilement rénovée. Au moment où elle prétend avoir du mal à réunir les 500 signatures pour la présidentielle, c'est au moins une terrible maladresse.
Elle affirme que ce fameux bal est une manifestation mondaine très connue à Vienne et dénonce une "manipulation". Que faut-il en penser ?
C'est évidemment faux. Le bal en question, c'est celui d'une organisation qui réunit des nostalgiques du nazisme, à laquelle l'appartenance est secrète, interdite aux juifs et aux femmes. Ses membres se battent en duel au sabre dans des caves et se donnent pour mission de diffuser les idées pro-nazies et les thèses révisionnistes les plus hallucinantes. On est très loin de la défense des ouvriers et des "exclus de la mondialisation" dont Marine Le Pen a fait son leitmotiv. Chaque année, dans ce bal, on voit défiler les dirigeants les plus virulents de l'extrême droite européenne - et on acclame des figures du négationnisme. D'ailleurs, c'est une fête qui est tellement contestée en Autriche qu'elle n'aura probablement plus jamais lieu - plus personne ne veut l'accueillir. Peut-être que Marine Le Pen l'ignorait - bien que son père en ait été l'invité d'honneur en 2008. Donc, s'il y a "manipulation", elle ne peut venir que de ceux qui l'ont invitée.
Marine Le Pen a réuni des journalistes pour s'expliquer. Elle leur a fait cette déclaration : "Le nazisme fut une abomination. Il m'arrive de regretter de ne pas être née à cette période, pour avoir pu le combattre." Vous ne la croyez pas sincère ?
Si elle pense vraiment cela, elle devrait plutôt regretter publiquement de s'être trouvée dans un pareil endroit en si mauvaise compagnie. La réalité, c'est qu'elle était l'invitée du parti d'extrême droite autrichien, le FPÖ - l'un des plus ouvertement xénophobes d'Europe, mais qui représente presque un tiers des voix en Autriche. Il y a sûrement de meilleurs endroits pour afficher son hostilité au nazisme. Pour convaincre de sa bonne foi, Marine Le Pen aurait pu aussi désavouer le propos de son père, qui a dit à propos du fameux bal que c'était "du Strauss sans Kahn". Si les mots ont un sens, c'est un propos antisémite. On attend toujours sa réaction.
Jean-Marie Le Pen avait déjà désapprouvé la position de sa fille sur la retraite à 60 ans. Est-ce qu'il devient encombrant pour sa campagne ?
On peut toujours dire qu'elle est influencée malgré elle par l'éducation qu'elle a reçue - mais c'est moyennement convaincant. On peut aussi se demander si le père n'a pas au fond de lui le désir d'empêcher sa fille de faire mieux que lui. Ou si la fille n'a pas cherché un moyen de se l'interdire. Là, on serait dans l'inconscient. Mais après tout, Vienne n'est pas seulement la capitale de la valse et celle de l'extrême droite, c'est aussi celle de la psychanalyse.
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