Menu

HADOPI

Le Figaro - 28/03/2011 - Le bilan contrasté de l'action de l'Hadopi - Par Benjamin FERRAN


La Haute autorité chargée de la lutte contre le piratage constate une baisse du peer-to-peer grâce à la réponse graduée. Mais passe vite sur le succès des sites de streaming et de téléchargement direct.

L'Hadopi fait son bilan. À moins d'un mois du premier tour de l'élection présidentielle et alors que la plupart des candidats se sont prononcés en faveur de sa suppression, la Haute autorité chargée de la lutte contre le piratage vante dans une étude les «réels effets» de l'action qu'elle a engagée il y a un an et demi, tant sur «le téléchargement illégal en P2P» que sur la situation des offres légales.

La décrue de l'audience du peer-to-peer depuis un an, selon Médiamétrie.
La décrue de l'audience du peer-to-peer depuis un an, selon Médiamétrie.

Le rapport de seize pages de l'Hadopi, publié mardi (pdf), comprend une série de graphiques appuyant cette théorie. Il rappelle que l'audience des quatre principaux logiciels peer-to-peer (BitTorrent, µTorrent, eMule et Limewire) a décru de 29% en 2011 (voir ci-contre). Un peu plus de 3 millions de Français utilisaient ces applications en décembre 2011, contre 4,5 millions un an plus tôt, selon des chiffres de Médiamétrie.
Cette baisse du P2P en France est confirmée par des sondages et des données sur la mise à disposition de fichiers pirates sur les réseaux, aussi bien de vidéos que de chansons. Pour l'Hadopi, l'indéniable décrue est liée à ses mails d'avertissement envoyés aux internautes repérés sur ces réseaux. «La réception d'une recommandation Hadopi entraîne un changement de comportement chez la très grande majorité des destinataires», souligne-t-elle. Ainsi, 95% des personnes ayant reçu une recommandation ne se voient plus rien reprocher par la suite. Soit parce qu'ils cessent de télécharger, soit parce qu'ils ne se font pas reprendre.

La hausse du streaming escamotée

D'après l'Hadopi, cette baisse pourrait signifier que les Français se sont tournés vers le téléchargement légal, notamment de musique, car «rien ne permet d'affirmer qu'il y a eu un report massif des usages vers les technologies de streaming ou de téléchargement direct». À l'appui, la Haute autorité exhibe les audiences des principaux sites de téléchargement et de streaming, connus pour héberger des contenus illégaux, principalement des vidéos. Les progressions entre décembre 2010 et 2011 sont rares. Megaupload, qui a depuis fermé, passe ainsi de 4,6 à 4,7 millions de visiteurs uniques. Hotfile accuse, lui, une baisse d'un million de visiteurs.
Tout est cependant question de méthodologie. En choisissant d'agréger les audiences comme l'Hadopi le fait pour le P2P, on constate au contraire un engouement réel des Français pour le streaming illégal et le téléchargement direct (+12% en 2011 sur la même base de sites). Cette tendance est encore plus marquée si l'on ajoute cinq autres sites majeurs d'hébergement de fichiers écartés de l'étude (FileSonic, FileServe, VideoBB, PureVID, MixtureVideo) et si l'on remonte un peu plus loin dans le temps. Ainsi depuis octobre 2010, c'est-à-dire depuis l'envoi des premiers mails d'avertissement de l'Hadopi, le streaming et téléchargement direct est passé de 6,5 à 8,3 millions de visiteurs uniques dédupliqués en France, selon Médiamétrie, soit une hausse de 29%. La croissance est même de 177%, si l'on remonte à janvier 2009, en plein débat sur la loi Création et Internet au Parlement. Ou de +100% en se limitant aux cinq sites présents sur toute la durée observée.


En confrontant l'audience de ces sites de streaming et des principales plates-formes P2P observées par l'Hadopi (toujours BitTorrent, µTorrent, eMule et Limewire), on constate alors que les deux techniques de piratage ont suivi une tendance inverse. Les courbes du P2P et du streaming se sont en fait croisées entre août et septembre 2010, un mois avant l'envoi des premiers mails d'avertissement de l'Hadopi (le croisement intervient en octobre si l'on se limite aux cinq sites présents sur toute la période). Ce qui laisserait cette fois penser que les Français se sont détournés du peer-to-peer pour le téléchargement direct et le streaming.


La difficile percée de l'offre légale

Si l'Hadopi passe rapidement sur ce succès des sites de streaming illégal et de téléchargement direct, elle s'attarde en revanche sur l'arrivée «à maturité» des plates-formes d'offres légales. En un an, l'offre s'est «stabilisée» et les audiences ont connu «quelques belles progressions», comme le montre un graphique qu'elle publie et qui porte pour l'essentiel sur des plates-formes de musique en ligne.

L'audience de sites d'offre légale, dans le graphique de l'Hadopi.
L'audience de sites d'offre légale, dans le graphique de l'Hadopi.

Pour établir ce graphique, l'Hadopi a cependant choisi d'adopter une échelle logarithmique qui écrase les variations entre les sites et amplifie l'audience des petites plates-formes (Deezer est bien plus éloigné d'iTunes dans la réalité). Sur une échelle linéaire, plus classique, les écarts entre les gros sites sont plus nets et les hausses des petits sites quasi anecdotiques. Voici le graphique que nous avons reconstitué:

Et les mêmes audiences, avec une échelle linéaire (décembre 2010 contre 2011).
Et les mêmes audiences, avec une échelle linéaire (décembre 2010 contre 2011).

En un an, l'audience des sites légaux mis en avant par l'Hadopi a presque stagné. Elle est restée entre 13,6 et 13,7 millions de visiteurs uniques, selon les chiffres de Médiamétrie. Comme l'a souligné Le Monde, ce marché est fortement dépendant du cycle d'achats sur iTunes, écrasant leader. Il a tendance à croître autour de Noël, lorsque les ventes d'iPod, d'iPhone et d'iPad sont aussi les plus fortes, et baisse au milieu de l'année.
Ce redressement d'échelle ne doit toutefois pas masquer quelques succès de la musique légale. L'application Spotify est passée de 155.000 à 653.000 utilisateurs en deux ans. De même, selon une étude américaine, les téléchargements d'albums et de morceaux sur iTunes en France ont été 22,5 à 25% plus forts que dans cinq autres pays européens. Les plates-formes de vidéo semblent par ailleurs connaître un réel regain d'intérêt depuis la fermeture de Megaupload en janvier par les autorités américaines. Mais, selon l'Hadopi, «l'absence de recul ne permet pas pour l'instant d'affirmer que les usages des Français» se sont transformés. Comme elle le souligne en préambule de son étude, ces analyses sont «complexes», car «selon les méthodes, les conclusions peuvent diverger».

Accès à l'article


OWNI. Le 13/02/2012. Source

HADOPI entre en campagne

En transmettant les dossiers d'internautes à la justice, Hadopi, la Haute autorité créée pour lutter contre le téléchargement illégal, continue à faire parler d'elle. Et se rappelle au bon souvenir des candidats à la présidentielle.

De nombreux paris avaient été lancés : l’Hadopi ira-t-elle jusqu’au bout ? La Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet aurait tranché : selon des informations du Point, elle aurait“désormais transmis, un peu partout en France, les dossiers des internautes aux procureurs de la République.” Entrant ainsi avec fracas dans la campagne présidentielle. Et faisant mentir au passage une bonne partie des observateurs, qui misait sur une retenue contrainte de l’institution, symbole d’un sarkozysme numérique aux forceps, en ces temps électoraux.

Que nenni : l’Hadopi semble vouloir se rappeler au bon souvenir des politiques et de l’opinion, en faisant aboutir le fameux mécanisme de “réponse graduée”, qui a tant suscité le débat lors de l’adoption de la loi Création et Internet, à l’origine de l’autorité. La procédure se divise en trois phases : les deux premières, préventives, consistent en l’envoi d’avertissements aux internautes flashés par l’Hadopi ; la dernière peut éventuellement aboutir à la suspension de l’abonnement à Internet. Le Point rappelle qu’entre janvier 2010 et juin 2011, près de 470 935 avertissements ont été adressés par mail, donnant suite à 20598 lettres recommandées. Toujours selon le Point, seule une dizaine de cas aurait atterri devant la Commission de Protection des droits, le bras armé de l’Hadopi. Le site Ecrans évoque de son côté le chiffre de 165 abonnés. Comme le rappellele schéma officiel (souvenir, souvenir), c’est la CPD qui décide de transmettre ou non les dossiers des récalcitrants au Parquet.

Comme le rappelait à l’époque Marie-François Marais, à la tête de l’institution, “l’Hadopi peut mais peut ne pas” – explication gravée dans les annales de l’autorité.

L’Hadopi aurait donc décidé de “pouvoir”, en saisissant le Parquet. Une information qu’elle confirme, tout en se refusant à la commenter pour le moment. C’est désormais aux procureurs que reviennent la décision de donner une suite aux affaires, en déterminant si les internautes pris dans la machine Hadopi se sont rendus coupables d’un“manquement à l’obligation de surveillance de l’accès à Internet.” Pour rappel, ce n’est pas le téléchargement illégal d’œuvres qui est directement visé par la procédure, mais bien la “négligence caractérisée” constituée par le défaut de protection de l’accès à Internet, qui relève, rappellel’autorité, “ d’une contravention de cinquième classe d’un montant maximum de 1.500 euros.” Peine qui peut se voir doublée d’une “suspension de l’accès internet pour une durée maximale d’un mois.

En octobre dernier, lors de la publication de son rapport d’activité, l’Hadopi lançait un “rendez-vous en juin 2012″ entendu à la cantonade. Manière subtile de s’inscrire dans la durée et de peser dans la balance présidentielle pour cette autorité qui disait aborder “son deuxième exercice avec sérénité, conviction et le souci d’enrichir continûment sa compétence”. Sérénité de façade pour une Hadopi dont le sort est plus qu’incertain : si Nicolas Sarkozy souhaite la renforcer, notamment pour lutter contre le streaming ou le direct download, sa suppression fait l’unanimité dans les autres partis. Y compris pour le favori des sondages François Hollande, pourtant enlisédans la problématique de la protection des œuvres culturelles sur Internet.